
C’était une nuit de pleine lune. Une de ces nuits froides d’hiver où il ne fait pas bon mettre un chien dehors. Le vent avait décidé de continuer à souffler ; un vent du Nord,
glacial.
Sur le sol la neige, avait gelé et crissait sous les pas des quelques rares passants.
Jules avait décidé que cette nuit serait la nuit de tous les dangers. La nuit du 24 décembre. Les gens allaient réveillonner en famille ou chez des amis ; mais pas lui. Il était pauvre, seul, vivait dans un deux pièces pas très confortable, mais ses moyens ne lui permettaient pas autre chose. Il arrivait à survivre en rendant quelques services aux habitants de l’immeuble qui lui abandonnaient , quelques pièces par-ci, quelques billets par-là pour les plus généreux.
Il connaissait les habitudes de tous les locataires. Il s’amusait à deviner leurs pas dans l’escalier. Et surtout il savait beaucoup de choses sur la vieille bique du premier, Melle Allet. Où elle cachait ses économies par exemple ! Il l’avait dépannée plusieurs fois, un sou qu’elle lui avait donné et en hésitant encore. Et n’allez pas le boire, qu’elle lui avait dit ! Tu parles, heureusement qu’il n’avait pas grande soif, et puis la bibine ça n’avait jamais été son truc.
Ce soir là, en attendant l’heure du départ de la vieille, car il espérait bien qu’elle allait sortir, il se remit à son poste d’observations. Il aimait bien s’asseoir près de la fenêtre et regarder à l’extérieur, surtout depuis qu’il c’était fait une copine, la lune. Oui, au début il n’y croyait pas, il pensait que c’était le fruit de son imagination, mais non, elle avait fait rouler ses yeux, ouvert sa bouche et lui avait parlé. Depuis ce fameux soir, il ne ratait pas une occasion de faire la causette avec elle car c’était la seule personne, si on peut dire, qui lui marquait un quelconque intérêt.
- Alors Jules, c’est pour ce soir ?
- Tu sais tout, toi, hein ?
- Même le jour, j’observe de très loin, mais j’observe, et je devine tes pensées.
- Je ne suis pas sûr qu’elle aille à la messe ce soir !
- Mais si, voyons, elle n’en rate aucune, en plus la nuit de Noël, tu parles, elle se doit d’être là pour l’arrivée du petit Jésus !
- Tu as certainement raison, j’espère que mon plan va marcher.
- Il ne pourra que marcher puisque tu as retrouvé une clé qu’elle avait perdue !
- On ne peut rien te cacher, décidément ! Dis, tu m’éclaireras bien quand je monterai l’escalier ?
- Ne t’inquiète pas, je veille. Tiens, ça y est, elle a éteint sa lumière, je crois que c’est le moment.
Jules se précipita derrière la porte et attendit. Les pas se rapprochaient. Oui, c’était bien elle, son pas il l’aurait reconnu entre mille, le bruit de cane, tic-tac, tic-tac, et cette manie qu’elle avait de se racler la gorge sans arrêt.
Il attendit que la porte d’entrée de l’immeuble se referme, retourna à sa fenêtre et vérifia qu’elle partait en direction de l’église. Alors à pas feutrés il sortit de chez lui, montant les escaliers un peu trop vite au goût de la lune qui lui disait « tout doux, tout doux ».
Arrivé devant la porte de la vieille il demanda à la lune de l’éclairer un peu pour qu’il puisse l’ouvrir.
- Ne panique pas, je fais ce que je peux, dans une minute se sera bon, patiente, la messe de minuit ça dure au moins une heure !
- Oui mais…
- Y a pas de mais. C’est bon, vas-y.
Il ouvrit la porte, entra doucement dans l’appartement. La lune faisait son possible pour l’éclairer, avec l’âge elle devenait lente, mais là il fallait qu’elle fasse un effort, c’était son intérêt aussi.
Jules trouva assez facilement la cachette, il en sortit le coffret et regarda à l’intérieur. Il y avait des bijoux, mais surtout des billets, beaucoup de billets. Le pauvre homme n’en revenait pas. Il serra le tout contre sa poitrine. Enfin, il allait pouvoir manger à sa faim, simplement manger à sa faim. Il essaya de reprendre ses esprits pour rebrousser chemin, mais… la lumière s’alluma.
Tout affairé à caresser le trésor il n’avait pas entendu la porte s’ouvrir. La vieille avait dû oublier son missel.
Ils restèrent quelques instants à se regarder. La vieille réagit la première, elle se précipita sur lui en brandissant sa cane et en criant « sale voleur ! ». Pris de panique, il attrapa le vase qui se trouvait à sa portée et le brisa sur la tête de la pauvre vieille. Elle vacilla, sa tête heurta le coin de la table, et elle tomba sur le tapis. Ses yeux restèrent grand ouverts.
Jules était tétanisé. Elle était morte, pour sûr qu’elle était morte ! Mais qu’est-ce que j’ai fait ?
La lune, elle, ne perdit pas son sang froid.
- Jules, éteins vite la lumière, ramasse tout et descend chez toi. Sans courir, calme, reste calme.
Le cœur de Jules battait à tout rompre, il lui semblait qu’il allait sortir de sa poitrine. Il arriva chez lui tout en sueur, et en même temps il grelottait de froid, sans cessez de se répéter : « Mais qu’est-ce que j’ai fait ? » .
Il s’adressa à la lune :
- Pourquoi n’as-tu rien vu, toi qui vois tout, qui sais tout ?
- Je faisais comme toi, je regardais le trésor !
- Comment vais-je faire, moi, la police va venir, elle va fouiller partout, elle trouvera le coffret et j’irai en prison, peut-être même que je serai condamné à mort !
- Non, tout ça n’arrivera pas. J’ai une idée. Tu vas me confier le trésor pendant l’enquête policière, et quand tout sera rentré dans l’ordre je te le rendrai.
- Mais comment vas-tu faire ?
- Je suis une magicienne. Ouvre ta fenêtre et tend ta main avec le coffret. Ce sera un secret entre nous, personne ne doit jamais savoir, tu promets ?
Jules acquiesça, il ne savait plus où il en était. Il s’exécuta cependant. La lune ouvrit sa bouche, un rayon de soleil en descendit pour cueillir le coffret.
- Je vais me reposer, lui dit-elle, tous ces évènements m’ont épuisée. Tu devrais en faire de même, et surtout n’oublie pas, motus et bouche cousue. A bientôt, Jules.
Il la regarda, un sourire était dessiné sur ses lèvres. Il ne l’aurait pas juré, mais il lui semblait que c’était un sourire moqueur.
Pendant quelque temps, ce fut un tourbillon dans l’immeuble. Le corps de la vieille fut découvert une semaine plus tard. L’odeur du corps en décomposition avait alerté les locataires. Les pompiers, la police, les sirènes, les montées, les descentes, les interrogations avaient perturbé la tranquillité du quartier. Jules fut interrogé comme tous les autres :
- Vous n’avez rien entendu ?
- Non, rien. Ce soir- là, j’avais un peu picolé, alors …
L’affaire fut classée. Un rôdeur avait dû pister Melle Allet, l’avait suivi, et hop, embarqué le coffret, un coup sur la tête, et terminé !
Jules avait tenu bon. Ce qui l’inquiétait le plus c’est que la lune, même si elle était là tous les soirs, et bien, elle ne lui parlait plus. Peut-être ne voulait-elle pas éveiller les soupçons ? Jules se forçait à le croire. Mais plus le temps passé, moins il y croyait.
Cela faisait un an maintenant, un an que Jules attendait que la lune lui rende son bien. Il pensait qu’il s’était fait berner : « Je me suis fait avoir comme un bleu ! ».
En ce début janvier, Jules n’avait pas trop le moral. Au moment où il allait sortir, Le locataire du troisième arriva avec des paquets pleins les bras.
- Attendez, je vais vous aider.
- Merci mon brave Jules, c’est gentil de votre part. Au fait, bonne année. Vous avez un souhait ?
- Oh
! Oui Monsieur. J’aimerais bien décrocher la lune !
Mathilde est revenue.
Que serait le silence s’il n’y avait la musique ?