Jeudi 9 octobre 2008

Jules était content. Il adorait le jeudi. C’était le jour où sa femme partait rejoindre ses amies. Depuis qu’elle avait décidé de prendre sa retraite, bien méritée du reste, elle avait pris l’habitude, avec elles, d’aller à la ville. Cela consistait  à prendre un repas au restaurant, puis aller au cinéma ou bien faire les magasins, aller dans un salon de thé et surtout   papoter, se rappeler des souvenirs de travail, se raconter des anecdotes. Bref, le jeudi était un jour sacré.

 

            Non pas que Jules n’aimait pas la présence de sa femme à la maison, non, mais ce jour-là il le passait dans sa cave. Ah ! Sa cave ! Qu’est-ce qu’il aimait s’y retrouver ! La maison était calme, il prenait son chien Tarzan près de lui, il s’asseyait à la vieille table, prenait son cahier et recomptait ses bouteilles. Il se levait de temps en temps, allait en tourner certaines, et il se souvenait.

 

            Son chien, il l’avait trouvé perché sur une branche de cerisier. Comment avait-il pu monter dans l’arbre ? Jules ne trouva jamais la réponse. Il avait été sûrement abandonné, il devait avoir un an d’après le vétérinaire. Un matin, en allant dans son jardin il avait entendu aboyer et avait vu le chien.

 

- Alors, le chien ? Qu’est-ce que tu fais là ? Tu te prends pour Tarzan ?

 

            Jules avait pris sa retraite trois ans auparavant, sa femme était encore en activité et pour s’occuper il avait décidé, avec l’accord de son épouse, de retaper la maison de ses grands-parents paternels dont il avait hérité. Son père en avait hérité lui-même. Puis, lorsque sa femme pris sa retraite à son tour, ils décidèrent d’y habiter. Cette maison, il l’adorait. Il y avait passé des vacances merveilleuses, entre une grand-mère autoritaire avec toute la famille, sauf avec lui, et un grand-père gai, boute-en-train avec qui il avait une complicité extraordinaire. Et ce grand-père était amoureux de la vigne et du vin.

 

            La maison était située dans un village des Corbières avec des vignes autour, et pas très loin de la mer.

 

            Lorsque son propre père sentit son énergie partir, il convoqua ses enfants pour faire le partage. Sa sœur avait dit :

-         Moi je n’en veux pas de cette baraque !

 

Cette baraque ! Comment osait-elle parler ainsi de la maison de ses grands-parents ? C’est vrai qu’elle ne s’y était jamais plu, elle s’ennuyait à mourir pendant les vacances. La campagne, très peu pour elle ! « Même pas la campagne, le bout du monde ! » répétait-elle sans arrêt. Elle avait préféré l’argent qu’elle avait dépensé avec ses nombreux amants. Mais après tout, c’était son problème.

 

Lui, il se sentait bien dans cette maison car elle avait une âme. Toutes les pièces, tous les endroits de la cave au grenier lui rappelaient son enfance. Les confitures qu’il touillait avec sa grand-mère, les tartes chaudes pour le goûter, les découvertes qu’il faisait dans les malles du grenier, et surtout l’apprentissage du vin. Son grand-père lui faisait goûter et apprécier le vin. Le soir, il s’endormait à table à cause du grand air, disait son grand-père. « Tu ne l’aurais pas fait boire ce petit ? » demandait sa grand-mère. C’était le bonheur !

 

Ces rêves étaient bercés par des noms magiques : Syrah, Cabernet, Grenache, Merlot, Carignan…

 

Et puis les années avaient passé. A l’adolescence il avait préféré la présence de ses copains, puis il avait travaillé pendant les vacances pour se faire un peu d’argent. Ensuite, il était parti à l’armée. Il faisait quand même un saut dans les corbières pour voir ses grands-parents entre deux permissions. Avant la fin de son service militaire, son grand-père était mort d’une crise cardiaque et il avait eu beaucoup de chagrin. Sa grand-mère l’avait suivi deux ou trois ans plus tard. Et une partie de sa vie s’envola. Il aurait bien aimé la retenir cette tranche de vie, mais il était trop tard.

 

Et maintenant c’était lui le papet.  Dans tous les sens du terme. Ces analyses étaient catastrophiques : triglycérides, cholestérol et de l’urée en plus ! Il avait régulièrement des crises de goutte ! « Tout pour plaire » répétait-il sans arrêt. « Il faut que tu suives ton régime à la lettre, sinon tu auras des problèmes ! » » lui rétorquait sa femme.

 

Il faut dire que de  par son métier il avait été appelé à manger au restaurant pratiquement tous les jours. Et la nourriture des restaurants, ça ne pardonne pas.

 

Il avait été représentant de commerce. Toujours par monts et par vaux pour vendre de la peinture. Et c’est lors d’un séminaire qu’il rencontra celle qui allait devenir sa femme. Elle travaillait dans une banque et participait aussi à un séminaire. Ils s’étaient croisés, recroisés et échangés leur coordonnés à la fin du séjour.

 

Ils s’étaient mariés, avaient eu deux enfants, un fils d’abord puis une fille. Il avait essayé à son tour, de faire apprécier le produit de la vigne à son fils, mais il préférait le coca-cola ! Le coca-cola ! Son grand-père devait se retourner dans sa tombe !

 

Les années avaient passé et il se retrouvait à traîner la patte quand la crise de goutte se manifestait. Oui, il aimait la bonne chère, le bon vin. Il ne s’était jamais privé. Quand on est jeune, on digère tout. Mais après,  c’est un autre problème.

 

Il prenait correctement ses médicaments, mais le docteur avait prononcé un mot qu’il détestait : régime ! Il essayait pourtant de faire des efforts, sa femme l’aidait beaucoup, mais il n’aimait pas les légumes bouillis, il les détestaient, et d’ailleurs ça ne le nourrissait même pas parce que son ventre faisait toujours glou, glou.

 

Ce jeudi-là donc, il se sentait un peu patraque. « Trop de carottes », pensa-t-il ! Les carottes vichy, il sentait qu’il ne les avait pas digérées. Ah ! Si ç’avait été des pâtes ou des patates, oui, il aurait eu l’estomac bien calé, mais des carottes !

 

Il descendit lentement les escaliers menant à sa cave, l’orteil lui faisait quand même encore un peu mal, quelle galère ! Il s’assit à sa table et entreprit de feuilleter son cahier où les colonnes alignées recensaient les trésors qu’il avait accumulés.

 

Les étagères étaient scindées en plusieurs parties : les vins rouges à droite, puis les rosés, un peu plus loin les blancs, et de l’autre côté le champagne et les apéritifs.

 

Il avait placé sa table de façon à embrasser d’un seul coup d’œil toutes les étagères.

 

Il ferma un instant les yeux et il se revit en train d’apprendre à tailler la vigne avec son grand-père. Et les souvenirs affluèrent… Lui, en train de conduire le gros tracteur sur les genoux de son grand-père ; puis, quand celui-ci estimait que le petit avait bien travaillé, ce qui arrivait pratiquement tous les jours,  la récompense suprême était de goûter un de ses fameux vins, et surtout de ne rien dire à grand-mère. C’était un secret, un secret d’hommes. Comme il avait été heureux !

 

Il s’essuya les yeux. Bon sang, il n’allait quand même pas pleurer ! « C’est à cause de la goutte sûrement », pensa-t-il ! Tous ces médicaments qu’il prenait le ramollissaient complètement !

 

Il se leva péniblement et se dirigea vers le fond de la cave pour tourner légèrement les bouteilles de Saint-Emilion. Il ne tarderait pas à les boire celles-là, le temps était venu. A la première occasion, allez hop ! Avec une bonne viande, ce serait parfait. Il en avait l’eau à la bouche. Parce que le jambon blanc, ça allait bien un moment !

 

Il avait à peine fait quelques pas qu’il se sentit mal, comme s’il allait tomber, alors il s’appuya contre une étagère, un peu trop fort peut-être, et l’étagère céda. Les bouteilles tombèrent, et pour essayer de les retenir, il tendit les bras, accrocha  l’autre étagère, d’autres bouteilles se cassèrent, et il se retrouva par terre au milieu d’une mare de vin. Il essaya de se relever, mais en vain.

 

Après tout il se sentait bien allongé par terre. Bien sûr, c’était un peu humide, mais l’odeur de tous ces nectars lui faisait frémir les narines. Il ferma les yeux, il était si fatigué. « La vapeur d’alcool a un effet soporifique sur moi », pensa-t-il tout en riant.

 

Paf ! Un bouchon péta. Paf ! Paf ! Un feu d’artifice de bouchons qui pétaient ! Son chien faisait ouaf ! ouaf ! Il lapait le vin goulûment. Et lui, allongé parterre dans son délire, il riait, riait, riait…et il s’endormit.

 

Sa femme rentra comme à son habitude vers 17 heures. La maison semblait calme. Le chien n’aboyait pas. « Tiens, ils sont sortis ? C’est étonnant »,  se dit-elle.

 

-         Jules ? Jules ? Tu es là ? Tarzan, mon chien !

 

Ni Jules, ni Tarzan ne répondirent. Et pour cause !

 

En s’avançant, elle vit que la porte de la cave était entr’ouverte, la lumière était allumée. Elle se pencha et sentit une forte odeur de vin. Elle descendit les marches. Elle poussa un cri. Son Jules était affalé par terre en train de dormir et de marmonner,  Tarzan lui aussi dormait les quatre pattes en l’air. Puis son regard fit le tour de la cave.

 

-         Qu’est-ce que c’est que ce carnage ? Jules, réveille-toi. Jules, tu m’entends ? Tu es saoul, ma parole ! Même le chien est saoul !

 

Elle secoua comme un prunier le pauvre Jules qui eu énormément de mal à ouvrir les yeux.

 

-         Que s’est-il passé ?

-         Je, je ne sais pas. Je, je crois que je suis tombé, et … Il retourna dans les bras de Morphée.

 

 

Elle appela les voisins qui l’aidèrent à le remonter dans son lit, à le déshabiller, à lui faire la toilette, à le mettre en pyjama. Puis le docteur arriva.

 

Deux jours plus tard, Jules ouvrit enfin les yeux presque normalement. Sa femme était en train de ranger des affaires dans un tiroir de la commode.

 

-         Quelle heure est-il ?

-         Il est seize heures !

-         Tu es déjà rentrée ?

-         Cela fait deux jours que je suis rentrée !

-         Deux jours ? Qu’est-ce que tu veux dire ?

-         Que nous sommes samedi !

-         Samedi ? Qu’est-ce que tu me racontes ? Et pourquoi je suis en pyjama, s’il est seize heures ?

 

Elle s’assit sur le bord du lit, lui prit la main et lui raconta. Il avait eu un malaise vagal sans doute. Il était tombé, les bouteilles s’étaient cassées, les vapeurs d’alcool l’avaient saoulé, Tarzan aussi d’ailleurs, et cela faisait deux jours qu’il dormait.

 

-         Un malaise ? Oui, je crois que je me souviens ! Mes bouteilles ! Mes bouteilles !

-         Tu en auras d’autres des bouteilles ! Ta santé est plus importante ! Le docteur a dit …

-         Je me moque de ce qu’il a dit. C’est à cause de tous ces médicaments que je prends. Mes bouteilles ! Combien de cassées ?

-         Quelques-unes… Il faut que tu te reposes. Il faudra que tu ailles faire des examens... A l’hôpital.

-         A l’hôpital ? Mais tu veux que je meure, c’est ça ?

-         Calme-toi Jules. Il faut que tu te soignes, et après tu pourras à nouveau t’occuper de ta cave. D’ailleurs, j’ai nettoyé comme j’ai pu, mais ce sera à toi d’y remettre de l’ordre.

-         Il est où Tarzan ?

-         En convalescence. Il fait une cure de désintoxication !

 

Ils se regardèrent et rirent  aux éclats. Plus tard, lorsque sa femme vint le rejoindre le soir, il lui dit :

 

-         Tu te rends compte, si j’étais mort avec Tarzan, dans le journal il y aurait eu un article : « Un homme et son chien se saoulent à mort dans une cave ! ». Quelle histoire !

 

 

Par Marie DAQUIN - Publié dans : Nouvelles
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